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28/11/2011

Transports aƩriens

Michel Delon

L’été et l’automne 1783 ont été occupés par la rivalité entre les frères Montgolfier, relayés par Pilâtre de Rozier, et le duo de Charles et Robert. Perfectionnements techniques, parrainages officiels, dignité des êtres vivants, animaux puis humains, tout est bon pour attirer le public. Le jour même de l’automne, Rivarol rend compte de cette actualité dans le style qui est le sien, entre sérieux et ironie, information et badinage. Il publie, sous forme de brochure, une Lettre à M. le Président de ***, sur le globe aérostatique, sur les têtes parlantes, et sur l’état présent de l’opinion publique à Paris. On s’agite, on s’excite autour de toutes ces découvertes et manifestations qui prouvent que le monde change, que l’histoire ne cesse d’avancer. «Comment fixer ce tableau si mobile?», demande le journaliste. Comment fixer une langue, garder trace de ce qui s’évanouit avec la fuite du temps? Tout au long de sa brochure, Rivarol parvient à garder le double discours du progrès scientifique et technique et la crainte d’une perte de références. Les découvertes scientifiques se traduisent en prouesses techniques. L’humanité s’arrache à la fatalité de la pesanteur, de même qu’elle parvient à maîtriser la foudre. On peut envisager dès lors une navigation aérienne et, pourquoi pas, un voyage jusqu’à la lune. Le progrès entraîne le progrès: les ballons deviennent des lieux d’observation et d’expérimentation privilégiés.
Les réactions à l’événement balaient le prisme des émotions: «c’était de la joie, c’était de la surprise; ensuite de l’admiration, de la stupeur, et enfin de la crainte». L’élan euphorique est balancé par des craintes ou des inquiétudes, car les hommes détournent tous les progrès en risques accrus. Les optimistes se réjouissent d’une innovation décisive dans la maîtrise de l’espace, les pessimistes se lamentent sur une source nouvelle de calamités. Les catégories mêmes d’optimiste et de pessimiste, entre la typologie traditionnelle des caractères et la prise de position politique, datent de ces années, à la veille de la Révolution française. Ils appréhendent le réel comme malléable et modifiable par l’humanité ou bien comme immuable, intangible.

«Le voilà donc trouvé – s’écriaient les uns – ce secret pour lequel tous les siècles ont soupiré; l’homme va donc voler et réunir en lui la plénitude du monde animal; maître de la terre, des eaux, et de l’air, il n’y aura plus que le feu d’inhabitable pour lui»; et ils se félicitaient de vivre à l’époque d’une si grande révolution. Les autres, et ce ne sont pas les moins nombreux, ont montré une complexion moins gaie. Tout leur a paru renversé dans le monde civil, politique et moral. Ils voient déjà des armées s’égorger dans les airs, et le sang pleuvoir sur la terre. Les amants et les voleurs descendent déjà par les cheminées, et emportent dans d’autres climats nos trésors et nos filles. «Il faut – crient-ils – faire monter la maréchaussée sur les globes; les contrebandes sont inévitables, les postes inutiles; l’État, la religion, tout est perdu», et ils pleurent.

Le paragraphe de Rivarol semble construit de la joie vers la crainte, de l’enthousiasme à l’imparfait vers la réalité présente de l’inquiétude, comme un retour de l’illusion à la contrainte. La conquête d’une liberté nouvelle se traduirait finalement par un affaiblissement de la règle, un effacement des frontières et une crise anarchique. Mais Rivarol récuse cette condamnation du progrès scientifique au nom de la tradition religieuse. L’expérience des globes serait-elle contraire «à l’ascension de Jésus-Christ et à l’assomption de la Vierge»? Pas plus que la découverte du paratonnerre, qui ruine l’imagerie païenne de la foudre comme colère de l’Olympe, ne met en cause la volonté divine en termes chrétiens. «Plus on est physicien, et plus on est frappé des miracles». La science montre l’ordre divin et souligne l’exception qu’est le miracle. Rivarol ne se hâte donc pas de conclure. Il se contente d’esquisser les développements futurs de l’invention et s’interroge, non sans un frisson, sur une vitesse huit cent fois supérieure à celle d’un vaisseau, cinglant sur l’eau. La question essentielle est celle qu’avait brutalement posée Jean-Jacques, trente ans plus tôt, dans le Discours sur les sciences et les arts et qui avait été récemment relancée à propos de la découverte de l’Amérique. Mais Rivarol écarte le parallèle entre Montgolfier et Christophe Colomb, de même que la trop facile comparaison entre navigation maritime et aérienne.
Il enchaîne, des ballons de Montgolfier aux têtes parlantes de l’abbé Mical qui aurait perfectionné les mécaniques de Vaucanson en mettant au point une reproduction de la voix. C’est une nouvelle maîtrise de l’impondérable, de l’air qui semblait insaisissable, non plus l’air de l’espace, mais celui du souffle humain.

En suivant donc la nature pas à pas, ce grand artiste s’est aperçu que l’organe vocal était dans la glotte un instrument à vent, qui avait son clavier dans la bouche; qu’en soufflant du dehors au dedans, comme une flûte, on n’obtient que des sons filés; mais que pour articuler des mots, il fallait souffler du dedans au dehors.

La réponse technique est un double clavier qui rend à la fois le suivi de la phrase et les tons propres à une langue. Le rapprochement des deux découvertes suggère un contrôle par l’homme à la fois de l’espace aérien, qui jusqu’ici lui échappait, et du temps qui condamnait les voix à se perdre dans l’oubli et les accents à se pervertir.

Si donc l’Antiquité eût construit des têtes d’airain, et qu’on nous les eût conservées, nous n’aurions pas cette incertitude, et nous serions encore charmés des périodes de Cicéron et des beaux vers de Virgile, que les peuples d’Europe estropient chacun à leur manière.

L’homme se soustrait doublement à sa finitude dans l’espace et dans le temps. Sans forcer le ton, sans se départir de sa bonne humeur d’homme du monde, Rivarol suggère le bouleversement intellectuel et moral d’une invention comme celle des ballons. L’opinion qui apparaissait comme versatile et contingente devient une force motrice, elle fonde un pouvoir social.
Loin de ces enjeux, d’autres préfèrent rire de l’envol des ballons. Ils y voient des images sexuelles. Joseph Vasselier est de ceux-là, qui compose une Épître de l’abbé Ballon à un ami où les ballons deviennent des seins de femmes, la machine aérostatique un sexe masculin et le gaz nécessaire à l’ascension des pets.

Je ne crois pas que j’imagine
De faire imprimer quelque jour
Combien de pieds a ma machine,
Son diamètre, son contour.

Non je sais jouir en silence.
Longtemps, je t’en fais confidence,
J’ignorais l’art de maîtriser
Mon gaz qui s’échappait d’avance.
[…]
Au point où je suis descendu,
Je regrette, le croiras-tu,
Le temps où, comme un imbécile,
Je montais à ballon perdu.

Joseph Vasselier ne laisse pas passer un si beau sujet. Un poème n’épuise pas sa verve. Il y revient dans l’Almanach nouveau de l’an passé en 1785. Les débats idéologiques tournaient autour des valeurs de l’avenir par rapport à celles de la tradition. Vasselier, pour sa part, fait du nouveau avec de l’ancien et s’amuse de la superposition des modèles circulaire et linéaire de la temporalité. Il propose une recette et le compte rendu d’un livre fictif. La Recette d’un gaz excessivement subtil et léger, à l’usage des ballons aérostatiques. D’objet scientifique et technique, la recette transforme le gaz en un principe de vanité mondaine.

Prenez la langue d’une femme, la tête d’un petit maître, le cœur d’une coquette, les jambes d’un poltron, la main d’un escroc, la bourse d’un Gascon, la valise d’un poète; ajoutez, s’il se peut, une conversation complète de quelque cercle du bon ton, et deux ou trois protestations d’amitié de cour: tirez un gaz suivant l’art, et vous aurez la quintessence de la légèreté.

Le poltron, l’escroc, le Gascon hâbleur et désargenté, le poète crotté sont des figures traditionnelles de la comédie sociale. La mondaine, le petit-maître et la coquette appartiennent à la bonne, l’extrêmement bonne société. Ce qui est commun au poème et à la recette, c’est le retour du nouveau au connu, de l’innovation aérostatique au corps humain. L’inouï redevient sein féminin et sexe masculin ou bien tête, jambes, main. L’inquiétant insolite est ramené à la permanence de la figure humaine et de la partition des sexes.
Quelques pages plus loin, l’Almanach se moque du magnétisme animal et de la mode des ballons, à travers les titres imaginaires de deux livres qui viendraient de paraître. Mesmer est brocardé dans un Art de guérir le corps, en dérangeant l’esprit et Montgolfier dans La Ballomanie, ou Réflexions sur la propriété qu’ont les corps français de se soutenir sur l’air avec plus de facilité que les autres, publié à Londres. Bavarde, galante, libertine, la mondanité est désignée comme française, à la face de l’Europe. Les modes parisiennes s’exportent à travers l’Europe, et les expériences aérostatiques se multiplient dans les différentes capitales du continent, à l’exemple de celles de Paris et de Versailles. Le motif de la légèreté française traverse tout le siècle, des Lettres sur les Anglais et les Français de Béat de Muralt en 1725 jusqu’à la question mise au concours par l’Académie de Dijon en 1808: «La nation française mérite­t-elle le reproche de légèreté que lui font les nations étrangères?». Prévost développe la critique de Muralt: les Français sont sans doute séduisants, mais savent-ils conserver l’estime qu’ils inspirent?

La plupart laissent voir bientôt tant de légèreté, tant de présomption, tant d’inconstance, en un mot tant de vices réels avec un si petit nombre de qualités superficielles, qu’on revient souvent de la première idée qu’elles avaient fait naître.

La critique peut être nuancée un peu plus loin: «À la légèreté et à la vanité près, ils sont d’un caractère aimable», le ton change, mais le jugement demeure. Les ballons apparaissent donc, dans le ciel parisien, comme une image d’un esprit volage, les envols aérostatiques s’imposent comme un spectacle et une fête, comme un art de jouer avec le vent et la mode.
Image du plaisir pour les yeux et pour l’esprit, le ballon devait intervenir dans le roman libertin. Il permet de dater Vénus en rut ou la Vie d’une célèbre courtisane. Le roman est anonyme et parfois daté de 1770, d’après Gay et Cohen. L’épisode de la montgolfière oblige à ne pas le dater d’avant 1784 et des allusions aux États-généraux doivent sans doute en retarder la publication jusqu’à la Révolution. La narratrice, qui reconnaît avoir le diable au corps, raconte une vie qui n’est faite que de joyeuses parties. Elle s’enrichit en expériences et en biens, dans un tour de France, puis d’Europe, et revient se fixer finalement à Paris. Les figures et les postures se succèdent avec rapidité dans ces mémoires qui ne prétendent qu’à amuser et émoustiller le lecteur. Une expérience privée fait partie des variations amoureuses:

Le président de Graves me demanda, un soir au Panthéon, si je voulais venir à la campagne d’un de ses amis, où M. de L’Aigle, élève du célèbre Blanchard, devait s’élever dans les airs avec un ballon de nouvelle forme et déployer toutes les ressources de l’art aérostatique. J’acceptai avec d’autant plus de plaisir que je savais de L’Aigle joli homme.

Le nom du galant aéronaute est promesse d’ascension aisée et de perfection amoureuse. L’héroïne veut être du voyage.

On me loua, on me blâma; l’approbation du physicien me détermina; je lus dans ses yeux sa joie de me porter au séjour du tonnerre et de n’avoir pour témoins de ce qu’il se promettait, que les Sylphes.

Les sylphes eux aussi accompagnent l’invention romanesque et la réflexion sur l’amour, tout au long du siècle, du Comte de Gabalis de Montfaucon de Villars au Sylphe de Crébillon, et du Diable amoureux de Cazotte à Eléonore ou l’heureuse personne, qui n’est pas indigne de Nerciat auquel on l’a parfois attribuée. Esprits aériens, ils peuvent se rendre invisibles et sont doués d’un pouvoir de séduction qui les rend irrésistibles. L’invention de la fin du XVIIIe siècle fait passer du rêve à la réalité, du mythe à la concrétisation.
D’aérostatique, l’expérience devient érotique. L’ascension se change en une dérive moelleuse en plein ciel:

Notre ascension fut rapide, perpendiculaire, superbe. Quand on nous eût perdu de vue, tout allant à merveille, l’aimable artiste me dit: «[…] Je suis maître de planer dans cette douce température; si nous nous élevons davantage, le froid sans ralentir mon ardeur, pourrait diminuer celle que je lis dans vos yeux».

À l’excitation première succède le jeu amoureux. Il ne s’agit pas d’aller le plus haut ou le plus loin possible, mais de jouir d’un moment heureux, dans une température moyenne. L’exploit sportif quantitatif ne vaut pas la qualité de l’épreuve. De même que les raffinements du décor approfondissent les sensations, l’invention technique renouvelle un plaisir qu’on pourrait croire immuable depuis la nuit des temps.

Il me le mit avec une vigueur accrue par la pureté de l’air que nous aspirions; je me sentais des forces inconnues; si la machine n’eût été excellente, elle devait se briser sous nos coups. Mon guide céleste ne me quitta qu’après vingt minutes de séjour dans ma nacelle, et trois libations dignes de ces dieux de la fable, dont nous étions si voisins.

Peut-on inventer un plaisir nouveau? Les moralistes ont longtemps récusé cette quête comme une illusion dangereuse. Les hommes des Lumières refusent d’être aussi radicaux dans la condamnation. Vénus en rut propose de trouver dans chaque innovation une possibilité de réinventer les gestes les plus simples. Elle se présente comme la femme la plus «variée dans ses attitudes, ses propos, ses caresses», et apprend à ses jeunes élèves à «être toujours nouvelles».
Le progrès scientifique est, comme la création artistique, une invitation à la variation. Le décor à la mode est alors l’alcôve de glace qui élargit l’espace, démultiplie les membres, prolonge les étreintes. On peut dénoncer ces images comme des illusions ou bien y voir un adjuvant à l’amour. Le ballon s’impose pareillement comme un défi aux limites et un encouragement à l’innovation. Les sylphes et les dieux païens donnaient l’image d’amants tout puissants, ignorant les bornes traditionnelles du corps humain. L’envol aérostatique assimile les humains à ces créatures romanesques et mythiques. Entre le corps et l’esprit, la réalité physique et l’imagination, le plaisir érotique peut être sans cesse relancé. Il doit être chaque fois réinventé. Dans Vénus en rut, chaque amant offre à la narratrice l’occasion de retrouver un plaisir premier, en même temps que de fortifier sa réputation. Le roman s’achève par la tranquille déclaration de celle qui est contente de sa carrière: «On ne me connaît plus que par ma dignité de maîtresse émérite en foutromanie».
Le Petit-Fils d’Hercule pourrait être l’équivalent masculin de Vénus en rut. Un garçon, beau garçon et bon garçon, fait carrière de ses charmes. Il raconte, à la première personne, son itinéraire, de lit en lit. Sa réputation faite, il collectionne les actrices à la mode. Chacune a sa manie. «Durancy, au troisième coup de langue, me fit partir comme un ballon aérostatique». Le gigolo de luxe ou, selon l’expression de Mirabeau, le libertin de qualité, peut passer des actrices aux femmes du monde.

On aurait foutu la moitié de l’Opéra, la jeunesse des Italiens, et le sérail de Bordeaux, que l’on ne peut juger de rien si l’on n’a pas eu une femme de cour. Mais il ne faut pas mollir […] Mettez-le leur avec action, elles vous lancent en l’air comme un ballon aérostatique.

L’envol aérostatique apparaît ainsi comme une métaphore de l’exaltation amoureuse. Il suggère la brusque libération d’une force longtemps contenue, l’arrachement à l’ici-bas pour découvrir un au-delà du plaisir. La métaphore annonce l’épisode lui-même qui concrétise l’image. Rivarol présentait l’homme désormais maître de la terre, des eaux et de l’air. Une Lyonnaise, férue de physique, décline à son tour les éléments et demande, dans une requête versifiée, à expérimenter l’amour en plein vol. Elle fait remarquer à l’intendant de Lyon

Que sous la loi voluptueuse
Plus d’une fois l’onde amoureuse
Au plaisir a servi d’autel
Et dans les mines de Saint-Bel
Malgré la vapeur sulfureuse
Elle a brûlante, courageuse,
D’un gnome accepté le cartel,
Mais qu’à la gloire qui la guide,
Monseigneur, il reste l’éther,
Et son chef d’œuvre en l’art d’Ovide
Aux yeux jaloux d’une sylphide,
Elle voudrait le faire en l’air.

Ce n’est pourtant pas à Lyon que l’expérience se fait. Elle semble devenir possible à Saint-Pétersbourg, où le narrateur est appelé. Il est chargé par Catherine II de moderniser la Russie, en fait de beaux-arts et de plaisirs amoureux. Il crée une académie de science amoureuse, l’Académie des coniphiles, et organise une escouade de ballons espions.

J’invitai M. Charles à m’envoyer un garçon physicien qui me fit douze ballons aérostatiques. Mais au lieu d’étaler des expériences fastueuses, je réservai mes ballons pour certains coups fourrés.

Les lâchers de ballons au milieu d’une foule en délire relèveraient de ces «expériences fastueuses» auxquelles le petit-fils d’Hercule préfère une efficacité plus discrète. Comme le diable boiteux de Lesage, il pénètre du regard les intérieurs et surprend les secrets.

J’aperçus sur un balcon une femme qui causait avec sa mère, tandis que son précepteur le lui mettait en levrette; dans plusieurs maisons les laquais qui dormaient avec leurs maîtresses, presque partout les femmes de chambre troussées par leurs maîtres; enfin une fouterie presque générale.

Le ballon n’est ici qu’un point de vue surélevé, il permet de dépasser les apparences et de percer les mensonges. Derrière l’hypocrisie, le narrateur découvre la «fouterie presque générale». Les conventions morales et la hiérarchie sociale disparaissent pour céder la place au rut universel.
La découverte de Montgolfier est moins une exaltation du pouvoir créateur de l’homme qu’un rappel de sa nature animale.
L’aventure amoureuse a pour héroïne une toute jeune comtesse, mariée à un jaloux, surveillée par une belle-mère acariâtre et des belles-sœurs frustrées. Le ballon facilite une correspondance et un rendez-vous sur la terrasse, une nuit de lune. Les amants se retrouvent donc et se satisfont, vite dérangés par le mari.

Il aperçoit mon globe, et croit que sa femme est cachée dedans. Il y entre, et s’appuyant sur une soupape, il fait partir et élever le ballon. Il jette des cris épouvantables. La comtesse se sauve sur son lit, je descends par un escalier dérobé tandis que le jaloux voyage dans les airs.

Son expédition finit mal, il tombe et se casse un bras. Cette scène de comédie ou de farce rappelle tous les maris jaloux, non seulement cocus, mais battus. Une gravure de l’édition de 1788 montre le balcon où la jeune femme est pénétrée par son précepteur, tout en causant avec sa mère, mais le point de vue est celui de la terre ferme d’où est aperçu le ballon en plein ciel21. Elle fait donc penser à la scène où les amants s’étreignent sur la terrasse, tandis que le mari ne décolère pas de ne pas savoir manœuvrer le navire volant. Suave mari magno. La métaphore perd sa force d’évocation troquant la mer pour l’air.
Les deux scènes romanesques ne sont pas sans ramener au commentaire de Rivarol. De Vénus en rut au Petit-Fils d’Hercule, les points de vue sont successivement féminin et masculin, à l’intérieur puis à l’extérieur du ballon. L’installation dans le ballon exalte l’invention qui multiplie les ressources de l’amour et élargit les possibilités humaines. Le «physicien» maîtrise l’appareil et lui fait faire ce qu’il souhaite, il flotte entre deux airs comme on flotte entre deux eaux, au-dessus des interdits et des rugosités de la terre. L’installation en dehors de l’appareil insiste sur les passions négatives plus que sur les positives, sur la punition de la jalousie plus que la qualité du plaisir pris avec la belle comtesse. Le ballon est mal manœuvré par le mari qui finit par tomber au sol. L’étreinte est toujours réinventée ou toujours répétée, selon la variation de l’éclairage et du point de vue. Les deux romans se ressemblent, ils interprètent pourtant la montgolfière de façon sensiblement différente. «J’ai lu les livres de morale, et je n’ai rien vu dans Confucius, Platon, Sénèque, au­dessus de ce que j’ai répété. Le plaisir, le plaisir, par dessus tout». Le dernier mot du Petits-Fils d’Hercule est de l’ordre du rien que, l’élévation de son ballon abaisse l’homme, alors que la courtisane chante un art d’aimer, toujours renouvelé, l’élévation de son ballon célèbre une humanité créatrice d’elle-même.
Dans notre post-modernité, dévoreuse de changements techniques en même temps que blasée sur la possibilité de changer l’être humain, nous pourrions nous croire bien éloignés des montgolfières de papier bitumé. Mais l’avion continue sans doute à jouer dans notre imaginaire le rôle que la fin du XVIIIe siècle assignait aux globes aérostatiques. Le jeu de mots reste constant entre le propre et le figuré du transport23. La nacelle du ballon et la cabine de l’avion sont des boudoirs flottants, détachés des pesanteurs morales. Il y a un demi-siècle, le lecteur découvrait Emmanuelle pénétrant dans l’avion qui relie Londres à Bangkok, s’installant puis s’assoupissant dans «ce berceau ailé, si loin déjà de la surface de la terre, ayant atteint cette partie de l’espace où il n’y a plus ni vents ni nuages et où Emmanuelle n’était pas sûre qu’il y eût même encore un jour et une nuit». Elle se situait en dehors des règles ordinaires et pouvait s’abandonner à un voisin anonyme. Cette première scène donne le ton à l’ensemble du roman, de ses suites et de ses adaptations cinématographiques qui ont marqué l’imaginaire de toute une époque.


Il presente saggio è stato pubblicato per la prima volta nei "Cahiers de Littérature Française", V, Ballons et regards d'en haut (a c. di Michel Delon et Jean M. Goulemot), Bergamo/Paris, Sestante Edizioni /L'Harmattan, 2007.

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